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Échappée
belle (volet 1) Cols Bleus n°2702
du 15 mai 2004
Rubrique Lattitudes p22-27
Stratégiquement située au
coeur de la seconde plus grande baie au monde, non loin des
côtes africaines, des Comores, de Mayotte et des Seychelles,
le port de Diégo-Suarez, lieu d'échanges et
de métissages depuis des lustres, a abrité,
à partir de 1885, une importante base navale de la
Marine française. Aujourd'hui trente ans après
le départ des derniers Français, le temps semble
avoir parfois suspendu son vol.
Diégo,
la tête brûlée
Par l'équipe d'Itin'errances malgaches
:
Textes de Julie Desné et Cédric Gourmelen
Illustrations d'ar.créa'h - Photos de Stéphane
Dugast
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De Tamatave ou de l'île de Sainte-Marie
à l'Est, à Majunga au Nord-Ouest en passant
par Diégo au Nord, Madagascar serait-elle décidée
à jouer la carte maritime qu'elle avait temps boudée
ces dernières décennies ? Au gré de
nos itin'errances, nous avons voulu y croire. Quand on part
à la découverte des ports et des côtes
de la "Grande île", l'escale à Diégo-Suarez
("Antsiranana" en malgache) est quasiment obligée.
Visite guidée et rencontres "marines" dans
le port septentrional de Madagascar.
Diégo,
le mythe fait port
Que
reste-t-il de Diégo-Suarez ? De ce port mythique
et de cette escale enchanteresse que tant de marins ont
quitté le coeur serré... Avec sa baie magnifique,
son port hanté de tant de figures du passé,
des pirates aux marins, la ville suinte le romanesque.
Trente ans après le départ de la Marine française
du port septentrional de Madagascar, la désertion
des rues, la décrépitude des infrastructures
maritimes, la nonchalance de ses habitants laissent d'abord
penser que le temps s'est figé dans cette région
un peu isolée du reste de Madagascar. Et pourtant
! Pourtant, Diégo est une ville qui vit, une ville
qui bouge, une ville pleine de projets en tête, même
si les moyens ne sont pas forcément là. À
l'image de toute une île, dont lmes côtes entendent
aujourd'hui attirer leur attention de la capitale et des
acteurs internationaux.
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Dans les pas des marins
Les rues de Diégo portent encore
les marques de la présence française. Nombre
de bâtiments se sont érigés du temps de
l'administration française afin d'accueillir fonctionnaires,
officiers et matelots en esclae ou en poste.
Une errance dans la haute ville suffit
à replonger le passant à l'époque où
Diégo vivait à l'heure de la Marine et de l'incessant
va-et-vient des bateaux gris. Une promenade un peu nostalgique
certes, où pointent surtout des bâtiments dont
les murs s'abandonnent peu à peu à la terre.
Le Diégo commerçant et dynamique qui s'agite
en fin de journée paraît loin, dans cette partie
de la ville, d'où le mnde maritime semble avoir détourné
le regard. Les vagues claquent pourtant juste derrière,
mais elles restent cachées par la résidence
du gouverneur, aujourd'hui siège de la province, au
bout de la rue Colbert. Cette rue dont les arcades ont accueilli
les parades de tous les notables à l'époque
où elle constituait l'artère principale de la
ville.
Un port mythique pour des générations de
marins
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À deux pas de ces balcons cossus,
cette balade initiatique fait halte dfans un hall d'hôtel...
Quelques palmiers pour seuls grooms dans cette bâtisse
aujourd'hui sans toit. L'hôtel de la Marine offre désormais
le spectacle de ses ruines à l'immense baie de Diégo.
Écrasé de chaleur, le pélerin poursuit
jusqu'à la place Joffre, surplombant une petite anse
de la grande baie. Le port livre son activité tranquille
en contrebas. Les dockers déchargent deux vraquiers,
sous le haut gardiennage de trois épaves échouées
en plein port dont les carcasses semblent refuser de s'immerger
tout à fait.
Les matelots devaient pourtant avoir une vue imprenable sur
cet endroit précis puisque le bâtiment où
ils posaient leurs pénates garde secrètement
leur souvenir. À deux pas de la base aéronavale,
dont le quai s'effondre doucement sous l'oeil désabusé
des rares officiers malgaches. Certains se souviennent de
la base trente ans plus tôt et n'osent rêver d'une
renaissance de la Marine malgache depuis ces quias qui ne
portent que le souvenir lointain d'un port mythique pour des
générations de marins français.
Julie Desné
Diégo en chiffres
80 000 habitants
43 % de la population a moins de 18 ans
48% de la population est active |
La ruée vers l'or
De nombreux marins ont dû trouver
le repos à l'ombre des cocotiers de l'hôtel de
la Marine, un bâtiment de légende qui s'est construit
sur l'histoire romanesque du fantasque Alphonse Mortages.
Les cocotiers ont, semble-t-il, repris
leur droit sur ce bout de route en bord de mer. Pourtant encore
aujourd'hui à Diégo, certains parviennent à
se souvenir du claquement des portes de cet hôtel qui
a porté, un temps, à lui seul l'image d'une
escale mythique. L'hôtel de la MArine n'est, pour ainsi
dire, plus. Mais signe de sa splendeur passé, le passant
ouvre des yeux encore émeveillés devanty ces
ruines qui ne se résignent pas à mourir tout
à fait.
Les arcades arabisantes conservent, au bâtiment une
finesse architecturale encore palpable. Mais il n'y a pas
que les murs et leurs fenêtres tout en courbes d'extraordinaires
dans l'hôtel de la Marine. Son histoire suddit à
transporterdans un univers toujours plus romanesque, comme
tant d'histoires qui se sont faites à Diégo.
C'est vers 1920 que se construit l'hôtel des Mines,
à l'inititative d'alphonse Mortages. Arrivé
à Madagascar en 1897, ce personnage paraît sortir
tout droit de la littérature picaresque. Chercheur
et découvreur d'or, il s'enrichit avec la mine d'Andavakoera
et fait construire ce havre de paix en bordure de la baie
pour y accueillir, dans cet environnement cilmatique hostile,
les étrangers de passage en leur offrant fraîcheur
et douceur de vivre. Aventurier jusqu'au bout du tamis, il
se ruine aussi vite qu'il s'est enrichi et se retrouve contraint
d'hypothéquer l'hôtel. Le bâtiment revient
à la Banque de Madagascar et des Comores qui le cède,
par la suite, à l'armée française, devenant
l'hôtel de la Marine. Étape mythique des marins
et offciers en escale dans l'océan Indien. Robert Thomas,
ancien fusilier marin, se rappelle des grooms en livrée
qui accueillaient, à l'entrée du hall les hôtes
avec cérémonie.
Le rêve n'est pas tout à fait englouti. Aujourd'hui,
en périphérie du centre-ville, sur cette route
du bord de mer souvent déserte, écrasée
par la chaleur, ces pans de mur grevés continuent d'alimenter
les rêves les plus fous des Antsirananais eux-mêmes.
Propriété de la Marine française, un
homme d'affaire de la ville souhaitait en recevoir la concession
pour réhabiliter entièrement le bâtiment
et lui rendre sa première raison de vivre : l'hôtellerie.
Mais l'affaire ne s'est finalement pas conclue. Pour le moment,
seuls les cocotiers restent donc gérants de cet hôtel
déchu. Souvenir d'une époque passée,
trace d'une splendeur parfois oubliée.
J.D. |
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D'une Marine...
Partie en 1975 de Diégo-Suarez,
la Marine française est revenue en 1996 à Antsiranana,
sous la forme de coopérants militaires au service de
la Marine malgache, dans un bureau des bâtiments fatigués
de la Bana - la base aéronavale. Une coopération
encore timide en laquelle le CF Marcel Laligue, installé
à l'ambassade de France de Antananarivo, garde pleine
confiance. La Marine malgache, peu mise en avant sous la présidence
de Didier Ratsiraka, cherche aujourd'hui à raviver
l'intérêt du pouvoir central. Mais tout est à
construire, comme l'explique l'attaché naval.
Quel souvenir gardez-vous de Diégo ?
Comme tous les marins passés par Diégo,
j'en garde un souvenir ému. D'autant plus que, personnellement,
j'ai commencé ma carrière là-bas. Mon
premier souvenir est inoubliable. C'est lorsque j'ai quitté
la baie de Diégo à bord de l'aviso-escorteur
Victor Schoelcher un jour de mars 1975. Comme le
veut la tradition, nous sommes partis au soleil couchant.Ensuite,
j'y suis revenu une fois en escale à Tuléar
en 1987 avant d'y revenir en poste à l'été
2002 au titre de la coopération
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Basé à Antananarivo, la capitale,
je suis bien sûr retourné à Diégo
mais je n'y ai pas trouvé le décor apocalyptique
dont on m'avait fait la description. Certes, bon nombre d'infrastrucutures
ont été laissées à l'abandon ces
trente dernières années mais le déclin
n'est pas si brutal.
À Madagascar, quel rôle
joue la Marine nationale française ?
Nous sommes trois marins en poste à Madagascar au
titre de la coopération. Deux officiers mariniers
supérieurs basés à Diégo et
moi-même à Antananarivo, la capitale. Je dispose
d'un budget d'environ 300 000 euros au profit de la Marine
malgache. Nous avons essentiellement un rôle de conseiller
technique. Les postes de dépenses sont très
divers : des pièces de rechange à des stages
de français et d'informatique. Par ailleurs , il
existe un second volet de coopération, régionale
celui-ci. Le budget est purement militaire et sert à
envoyer certains marins malgaches en formation à
la Réunion. Comme ces derniers temps un nombre croissant
de bâtiments fait escale à Madagascar, je ne
chôme pas !
Comment voyez-vous l'avenir de la Marine malgache
?
Il y a deux ans, je vous aurai parlé d'une Marine
malgache au fond du trou. Mais aujourd'hui, grâce
à la pugnacité du contre-amiral Ratsimitsetra,
on peut véritabelement parler de renaissance. Sept
vedettes américaines sont venues grossir les rangs
de la flotte malgache. Les bateaux naviguent de nouveau.
Les autorités malgaches prévoient un développement
de la base de Diégo et l'implantation d'une seconde
base navale à Majunga. La tâche ne vas pas
être aisée mais tout repart !
J.D.
...à l'autre !
Si le CF Marcel Laligue, attaché
naval en poste à Anatananrivo, est plutôt optimiste
quant à l'avenir de la Marine malgache, le capitaine
de vaisseau Abel Radavidson, commandant de la région
militaire nord de Madagascar est, lui plus pessimiste. Manque
de moyens ou d'effectifs , insuffisance et acune pour l'opérationnel
ou et perte de l'esprit marin tracassent ce marin depuis trois
décennies.
Quels sont les effectifs de la Marine malgache ?
La Marine malgache, c'est 300 hommes dont une vingtaien
à l'état-major des Forces aéronavales,
à Antananarivo. La base de Diégo-Suarez dépend
de cet état-major mixte, pourtant, ellen'a jamais
vu le moindre avion !
Quelles sont les grandes missions de votre Marine
?
Elles relèvent plus de la gendarmerie maritime que
d'une marine de guerre. Avec nos moyen, on fait de la lutte
contre la pollution ou la surveillance de la ZEE ou du littoral.
Mais la mission première, c'est le contrôle
de la pêche illicite. Madagascar est victime d'un
pillage de ses ressources halieutiques, comme la crevette.
Des thoniers venant du sud-Est asiatique ou des mers autsrales
françaises viennent piller nos ressources sans vergogne
en utilisant des technologies relativement sophistiquées
dont nous ne disposons pas.
Malgré des moyens et des effectifs modestes,
vers quoi accentuez-vous vos missions ?
Vers le trafic de personnes, venant le plus souvent des
Comores et le trafic d'armes qui est en augmentation. Nous
avons récemment saisi une vingtaine de Kalachnikov
à bord de boutres. Les armes sont transportées
à bord de gros bateaux, au mouillage, acheminées
vers les côtes par des petites unités. La réception
de six vedettes américaines marque notre volonté
affichée d'impressioner et de dissuader.
De quoi positiver pour l'avenir ?
À l'heure actuelle, il est impossible à la
marine malgache de répondre à toutes ses missions.
Les importantes difficultés rencontrées peuvent
hypothéquer son avenir à moyen, voire à
court terme. Les infrastructures existent mais sont mal
entretenues. Nous ne disposons pas de réelles unités.
Peut-être est-il déjà trop tard ! Mais
le plus grave, c'est la perte de l'esprit marin ! Les gars
n'ont plus cette culture marine qui consiste d'abord à
savoir quitter ses habitudes, sa famille. Je ne leur jette
pas la pierre. Leur solde est trop modeste pour qu'ils aient
envie de courir des risques.
Cédric Gourmelen
Alidade
De Lanvéoc à Diégo
Marié, père de deux enfants,
le capitaine de vaisseau Abel Radavidson est entré
dans la Marine malgache en août 1973. Après
des études à l'unniversité de Madagascar,
puis au lycée de Kérichen à Brest,
il intègre l'École navale en 1975. Il commence
à naviguer en qualité d'officier stagiare
à bord du BSL Loire et du dragueur de mines
Ouistreham. De retour à Madagascar, il embarque
sur le Batram Toky, en tant qu'officier en troisième
puis en second avant de prendre son premier commandement
en 1980. Commandant du remorqueur côtier Trozona,
ancien Chamois de la Marine nationale, il devient,
en 1985, chef du bureau Instruction de la "bana"
(base aéronavale), dont il sera commandant en second
en 1993, tout en commandant l'Edic Aina Vaovao.
Il est, depuis 2001, commandant de la région nord
de Madagascar. Le 14 juillet dernier, la France l'a élevé
au rang d'officier de l'ordre national du Mérite. |
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